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illu    "Au sein de NOT ' EMO, Edouard se charge des textes, des mélodies et du chant. Et Suzanne ?, me direz-vous. Eh bien, elle fait tout le reste, à savoir les arrangements et l'accompagnement au clavier. Rôle quelque peu ingrat de la musicienne et pourtant absolument indispensable pour que les chansons puissent exister pleinement.

Justice est rendue à Suzanne dans le texte qui clôt l'album, « La pianiste de l'ombre » : «Jetez, jetez sur la pianiste/Quelques regards encourageants «  ... « Quand je fais l'important/Elle dose les décibels au gramme/Pour aider ce pédant ».

Je vois d'ici votre sourire entendu si vous avez la chance de les connaître. Moins pédant qu'Edouard on aurait du mal à trouver.

Il aurait pourtant de quoi plastronner, ne serait-ce que pour son timbre à nul autre pareil depuis que ceux de Jean Ferrat, James Ollivier et autres Jacques Douai se sont tus à jamais. Et les ans n'ont rien fait à l'affaire. On se demande dans quels recoins de lui-même il va chercher ces accents à donner le frisson et ce souffle qui lui permet de somptueux vibratos sans que la justesse de la note n'en souffre le moins du monde.

A coup sûr, la dame chanson de Telerama jugerait cela ringard. Effectivement, rien de commun, Dieu merci,  avec les L et les Biolay qui font régulièrement la une de la revue.

Moi, j'ai toujours considéré qu'une bonne chanson, c'était la communion subtile d'un texte, d'une musique, d'une voix , d'un accompagnement.

Pour ce dernier, le talent pianistique de Suzanne assure le service maximum.

Contrairement à beaucoup d'interprètes actuels qui usent et abusent du parlé-chanté, chez NOT ' EMO on privilégie les mélodies dont Edouard a un sens inné. Et les notes de couler ou  de sautiller au gré des mots sans l'ombre d'un hiatus.

En ce qui concerne les paroles, nous n'avons évoqué jusqu'ici que l'hommage final à Suzanne. Il faut y ajouter celui « A Rimbaud » et un troisième au plus célèbre moustachu de la chanson dont, à NOT ' EMO, on ne peut qu'être un fervent admirateur : « Lève-toi , Georges! ».

Il est vrai que le pourfendeur de la connerie  nous manque terriblement. Il  aurait quand même pu s'attarder un peu plus parmi les hommes, histoire, par exemple, de nous dire en musique ce qu'il pense du débat affligeant sur le mariage pour tous qui fait hurler les calotins.

« Viens avec ton poitrail velu/Bousculer l'inverse des choses/Les tiges ne piquent plus/Dans les petits bouquets de roses ».

Si Brassens se sentait « foutrement moyenâgeux », la nostalgie d'Edouard ne nous renvoie qu'à ses jeunes années. Mais les choses sont allées si vite au cours ces dernières décennies :

J'ai toujours dans le coeur quelques sillons agrestes/Et leur dos découvert par la herse brisé/Le gros regard des boeufs aux fanons empesés/Tout un monde de vie dans la voix et le geste » (« L'herbe aux pieds ».

« Le caboulot d'hier » qui « n'ouvrira plus, même le dimanche » : clin d'oeil fraternel à Francis Carco.

« Si qu'y s'ram'naient d' leur p'tit enfer/Voir si l'sapin berce sa palme,/Si l'ciel est bleu, si l'ciel est calme/Avec ses yeux de volets verts!/Sûr que devant cett' ville enceinte/Du web, du point com' et du net'/Y reverraient leurs cinq-à-sept/A quadruple doses d'absinthe! » (« Les poètes disparus) : le seul texte où l'on trouve mention des nouvelles technologies, celles qui menacent de vous faire perdre peu à peu votre âme.

  Pire encore : « C'était quoi ? » où il nous projette dans un futur terriblement proche : « Dis, papa, c'était quoi, la mer ? » ... « Dis, papa, y avait quoi dans l'air ? ». Le temps d'une génération, on est dans le scénario de « Soleil vert ». La nature n'est plus, étouffée par l'action des hommes.

Et les deniers mots ne laissent guère de place à l'espoir : « J'ai si peur à présent ».

Souhaitons serulement qu'il n'ait pas vu trop juste. A nous d'oeuvrer afin que notre environnement ne se réduise pas à des écrans froids comme la mort.

S'il est des pratiques qui ont été épargnées par l'épreuve du temps, ce sont, hélas, celles dictées par la cruauté, l'injustice, la haine.

Politiquement engagé, NOT ' EMO ? Humainement, en tout cas :

« Les trafiquants » font un parallèle entre les voyages trinagulaires des négriers et l'exploitation actuelle des candidats à l'émigration. Avec, exceptionnellement, la voix de Suzanne qui reprend en écho et sur le mode parlé chaque vers des refrains : « Ils commandent dans la nuit/Tant de cargaisons soumises/De pauvres diables qui fuient/Rêvant de terres promises ».

Voilà. J'espère que ce petit aperçu vous aura ouvert l'appétit. Je peux vous assurer que l'on ne s'ennuie à aucun moment, tant les rythmes, les tonalités, les sujets et l'écriture sont riches et variés.

La chanson, en forme de longue énumération, qui ouvre le CD résume parfaitement la démarche de nos deux artistes. Elle s'intitule en toute simplicité « Ma chanson » : « Elle crie, elle dit, elle charme,/Elle étonne, elle émeut, elle vit/Elle est feux, elle est fers, elle est armes,/Elle est joie, elle est rire, elle est larmes/Elle est peur, elle est rage ou défi! »"


Pierre Thevenin (http://www.ledixvinsblog.fr/)